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L’ouvrier contre le journaliste de la classe dominante ?

vendredi 13 avril 2012

LE PLUS. Le passage de Philippe Poutou, le candidat du NPA, dans l’émission des Paroles et des Actes sur France 2 a encore mis en évidence la condescendance des animateurs et journalistes à son égard. Le journalisme politique à la télévision est-il d’abord et avant tout le journalisme de la classe dominante ?

Ontologiquement, ma télévision est de droite. La prestation de Philippe Poutou lors de son passage sur France 2, chaîne publique, dans l’émission Des Paroles et des Actes, est venue confirmer ce principe aussi vieux que la télévision elle-même.

Le candidat du NPA, huron autoproclamé de l’élection présidentielle, est l’encre sympathique de la machine télévisuelle française. Chacune de ses apparitions sur le petit écran est l’occasion de voir les éléments de cette machine politique, animateurs, présentateurs et journalistes, se dévoiler tels qu’en eux-mêmes, archétypes de la sociologie de Bourdieu qui s’ignorent, porte-voix de toutes les dominations de classe, hérauts du cercle de la raison, représentants du prêt à penser au service des forces de l’argent.

Nathalie Saint-Cricq, David Pujadas, François Lenglet et Fabien Namias, sans le percevoir (ce que c’est de la force de l’habitus) sont les dernières victimes du redoutable David Poutou.

Formulant le jugement qui précède, l’auteur de ces lignes entend déjà la réaction du lecteur croyant dur comme fer aux vertus du "journalisme objectif" théorisé par Jean-Michel Aphatie : "Mais d’où sort ce réquisitoire que l’on croirait rédigé par Pierre Carles, Acrimed ou Serge Halimi ? Quels éléments accréditent une telle accusation ? Ça y est, vous faites dans la critique facile des médias à la mode de l’ultra gauche ?" A cela, on répondra : rien de plus facile à établir, il suffit de lister les questions posées à Philippe Poutou durant les seize minutes et trente-quatre secondes que dura sa prestation.

On reprend le déroulé de l’interview de Philippe Poutou :

David Pujadas : "Est-ce qu’une grande forme de l’aliénation aujourd’hui, ce n’est pas la dictature des marques ? Avoir le dernier écran plat, le téléphone portable ?" Pujadas, qui a visiblement davantage lu Naomi Klein que Marx, attaque sous l’angle de l’époque et du vivre avec son temps. Réponse de Poutou : ce ne sont pas les problèmes numéros un du moment. Pujadas découvre que ce qui compte en économie capitaliste, c’est l’infrastructure, pas la superstructure. Débat clos.

François Lenglet : "Vous voulez réquisitionner les banques, les industries de l’énergie, de l’agro-alimentaire, le mot de propriété privée a-t-il un sens pour le NPA ?" Lenglet tape fort d’entrée en peignant implicitement Poutou en rouge collectiviste, puis il enchaîne : "On a le droit de posséder son logement, sa voiture ?" Procédé qui consiste à démontrer au téléspectateur que Poutou peut s’attaquer aussi bien à Maurice Lévy qu’à Madame Dugenou. Mais Poutou riposte encore efficacement en répondant, par exemple, que la loi prévoyant la réquisition des logements vides existe, mais qu’elle n’est pas appliquée. Débat clos.

Lenglet poursuit : "Vous dites qu’iI faut prendre l’argent là où il est : revenir sur les allègements de charges sociales, et vous dites que ça rapporterait 179 milliards alors qu’en fait c’est 39". Là encore, Poutou, attaqué sur sa compétence supposée, réfute le chiffre et surtout explose Lenglet en s’en prenant au vocabulaire employé par le journaliste, vocabulaire révélateur d’une idéologie libérale : "Les charges ça n’existe pas, ce sont des cotisations sociales, pour les retraites et le reste". Débat clos.

David Pujadas : "Votre programme prévoit l’interdiction des licenciements, ça veut dire qu’une entreprise qui n’a plus de clients, elle est obligée de garder ses salariés ?" Pujadas sort l’argument imparable, avec un syllogisme capitaliste et libéral implacable, plaidant la cause des PME. Mais Poutou ne tombe pas dans le piège et riposte en évoquant la catégorie des entreprises qui licencient en faisant des profits, les multinationales comme Arcelor. Débat clos.

Fabien Namias : "Il faut démanteler les institutions européennes dites vous. Rien que ça ! Au delà du concrètement, comment on fait pour démanteler la BCE et la Commission, comment la France seule peut le faire ?" Argument classique du libéralisme bien tempéré à échelle européenne qui consiste à considérer que l’on ne peut pas changer ce qui existe et qu’en dehors de la soumission obligatoire, rien n’est possible. Poutou s’en sort en expliquant qu’il plaide pour une Europe sociale et des peuples solidaires. Débat clos.

Nathalie Saint Cricq : "Ce n’est pas bizarre de dire au gens de voter pour un candidat à la présidentielle qui veut supprimer la fonction présidentielle, ce n’est pas paradoxal ?" Poutou répond en montrant sa légitimité de candidat : "On a les parrainages, on est légitime, c’est pas interdit de critiquer les institutions". Il montre que sa logique politique n’est pas la conquête de ce pouvoir là.

Pujadas : "Mais vous, vous n’avez pas envie de devenir président de la République ?" Procédé destiné à démontrer, dans la ligne Saint-Cricq, que Poutou est grosso modo un rigolo. Mais ce dernier, encore habile et désarmant de sincérité : "je suis candidat pour porter un programme, des idées".

Nathalie Saint Cricq, reprenant encore une fois le même thème : "Vous dites que vous dormez bien, mais que parfois vous avez des réveils difficiles, est-ce que c’est super entraînant pour les électeurs de voir quelqu’un qui prend ça pour un calvaire ?" Poutou, toujours sincère, donc toujours désarmant, se revendique de Cincinnatus : "ce n’est pas mon rêve, les élections finies, je retourne à l’usine".

Fabien Namias : "Justement, cette attitude un peu distante, est-ce que ce n’est pas de nature à dérouter ceux qui voudraient voter pour vous ?" Rebelote sur la thématique "ce n’est pas normal de ne pas vouloir devenir un people de la politique, même Besancenot en est devenu un". Ultime réponse de Poutou, avec coup de patte à Nicolas Sarkozy : "J’ai pas rendez vous avec le peuple, j’ai pas entendu des voix". Débat clos. Enfin !

Nathalie Saint-Cricq : "Vous parlez d’une école commune, de 3 à 18 ans, sans notes, sans classement, sans orientation, sans sélection, ça veut dire que celui qui ne fiche rien, il est traité comme celui qui travaille ?" Là encore, cette plaidoirie en creux pour une école de la reproduction sociale et de la soumission économique est battue en brèche par Poutou, qui plaide pour une école de l’apprentissage de la liberté : "Il n’y a pas que devenir un salarié ou un ouvrier dans la vie". Débat clos.

David Pujadas : "Sur l’immigration, vous êtes pour la liberté de circulation et d’installation, autrement dit plus de frontières, l’immigration, sa régulation ce n’est pas un problème pour vous ?" Poutou, c’est le candidat des hordes étrangères déferlant sur la France. Réponse de Poutou : "On n’est pas des obsédés du contraire comme la candidate d’avant", démontrant que commencer à se poser la question, c’est mettre le doigt dans l’engrenage qui mène au FN. Débat clos.

Fabien Namias : "Avec Mélenchon, sur le SMIC à 1.700 euros et la nationalisation des banques, vous dites la même chose, pourquoi n’êtes vous pas ensemble dès maintenant ?" Façon subtile de suggérer que la candidature Poutou est inutile et que Mélenchon est aussi dangereux que le huron Poutou, double impact. Réponse : "On ne veut pas être à la remorque du PS et de Hollande". Débat clos.

Entendons-nous bien. On ne discute pas du choix des questions posées par les uns et par les autres, car il s’agit bien des thèmes qu’il convient d’aborder face à Philippe Poutou, son projet et son programme.

Uniformité de pensée

Non, ce qui est en cause ici, c’est la méthode, l’approche, la suggestion présente dans chacune des questions posées. Chaque interpellation dénonce un mode de pensée, d’appréhension de la vie politique, des sphères économiques et sociales qui trahit chez TOUS les journalistes présents le mode même mode de pensée et l’appartenance à la classe dominante, politiquement, économiquement, socialement et culturellement.

En vrac : l’Europe, telle qu’elle est, est intouchable ; les cotisations sociales deviennent des charges qui plombent les entreprises ; les banques ne peuvent pas être contraintes au service de la collectivité parce que prime d’abord la propriété privée et tant pis pour l’idée de service public ; l’école doit être d’abord et avant tout une machine à sélectionner et à reproduire ; la politique, c’est l’affaire des professionnels ; le licenciement est un procédé naturel de la vie économique et tant pis pour les êtres humains...

Tout sort du même tonneau libéral et conservateur. Il n’est pas une question, pas une, qui, dans sa formulation, ne fasse pas écho à une vision de la société authentiquement, uniquement et profondément de droite en ce qu’elle révèle la soumission totale et résignée à l’ordre des choses tel qu’il est.

Soyons encore plus précis : ce n’est pas un problème en soi que des journalistes incarnent une certaine forme de pensée politique, économique, sociale et culturelle. Non, le problème, le vrai, le seul, c’est l’uniformité et le monopole de la représentation de cette seule pensée droitière dans une émission politique grand public de première importance à la veille d’un scrutin présidentiel déterminant. Et la situation est à ce point prégnante, parce qu’à ce point ancrée dans les gènes de la télévision, que plus personne ne s’offusque de cet évident manquement au pluralisme.

Comme ils étaient terribles, d’ailleurs, les applaudissements qui saluèrent la dernière tirade de Poutou. Terribles parce que trahissant le soulagement. L’ouvrier rouge est sympathique, et tout bien considéré, pas si dangereux puisque l’entretien a démontré malgré tout que les objectifs qu’il se fixe sont hors de sa portée.

Même le public de l’émission était de droite.

En seize minutes et trente-quatre secondes, Philippe Poutou a résumé à lui seul soixante ans d’histoire de l’audiovisuel en France. Ontologiquement, ma télé est encore et toujours de droite, et seulement de droite. Débat clos ?