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A nous d’ouvrir un nouveau chapitre !

mardi 6 mars 2012

Le Monde, Hors-série Victor Hugo février 2012.

Plusieurs fois dans ma vie, comme beaucoup d’autres militants, j’ai croisé Victor Hugo. J’aime beaucoup ce que j’ai lu de lui : « Claude Gueux » ; « Le journal d’un condamné » ; « Quatre vingt treize », et j’ai aussi de bons souvenirs des poèmes que j’ai étudiés à l’école. Je retiens plus particulièrement de Victor Hugo son combat contre la peine de mort, contre la misère, contre l’enseignement religieux et pour une école laïque.

Je n’ai malheureusement pas lu Les Misérables, mais j’ai l’impression de connaître. Comment échapper à une œuvre qui, à ce point et dans le monde entier, a modelé les consciences populaires ? Il y en a eu tellement d’adaptations au cinéma, notamment un vieux film avec Jean Gabin qui m’avait marquée étant très jeune, à la télévision … Ces personnage, ils existent, ils ont pris une épaisseur qui en fait des références familières. Ainsi Cosette et Gavroche, dont le nom suffit à désigner une enfant maltraitée ou un Titi parisien. Jean Valjean, l’homme au grand cœur qui se redresse à chaque fois qu’il chute, physiquement ou moralement. Les Thénardier, image de l’abjection totale, Cosette et Marius, le pur amour, Fantine, la misère incarnée. La trajectoire fascinante et tragique de Javert le flic zélé, au service d’un ordre social implacable. Et l’esprit qui anime Marius et Enjolras, bien que vaincu sur les barricades de 1832, renaît dans les révolutions de 1848, dans la Commune de Paris et toutes les insurrections qui leur ont succédé, pour se retrouver aujourd’hui au Caire, à Damas, partout où des « révoltés » se lèvent contre toutes les souffrances infligées à l’humanité, pour l’égalité politique et sociale.

Je me reconnais dans ces générations de prolétaires, qui, dès sa publication et dans toutes les langues, ont puisé dans ce roman fleuve une bonne part de leur culture. Pour ma part, , je retiens de cette œuvre universelle son humanité, une certaine droiture, le combat pour des valeurs, l’espérance dans un autre monde plus juste.

Cependant les hommes sont bien souvent plus petits que leurs idées, et cette règle vaut aussi pour les géants. Je crois savoir que Hugo fut un bourgeois intriguant, dur en affaires, orgueilleux, mesquin. Il n’a pas eu de mots assez durs pour l’insurrection ouvrière de juin 1848 à laquelle il participa du mauvais côté, et pour la Commune de 1871 tout autant, même s’il a déploré les terribles vengeances des vainqueurs. Certes, il a su ensuite prendre le chemin de l’exil et de l’opposition inflexible, ce qui n’a pas peu contribué à son immense prestige. En quête de demi-dieux laïcs, la IIIème République affairiste et coloniale, unifiée par les rejets symétriques du spectre de la Commune et du retour au pouvoir des prêtres et des monarques, a reconnu en Hugo le chantre du « progrès dans l’ordre » qui lui était si cher. Celui qu’elle a installé dans son Panthéon, c’est monsieur Madeleine, ce Jean Valjean transfiguré en patron paternaliste modèle qui fait fortune mais en fait profiter la région et devient naturellement maire de sa bonne ville de Montreuil-sur-mer. Mais la momie est à l’étroit dans ses bandelettes bleu-blanc-rouge, et l’œuvre de Victor Hugo continue à nourrir, comme le disait Daniel Bensaid, « la part maudite de la République, la générosité juvénile de ses débuts, lorsqu’avec la révolution, elles faisaient la paire, rêvant de liberté, d’égalité, de solidarité. » [1]

Comme elle nous est nécessaire, cette part, alors que plus que jamais, « C’est de/ /l’enfer des pauvres/ /qu’est fait le paradis des riches », comme il est dit dans « L’Homme qui rit ». Difficile de trouver mieux pour caractériser les dégâts provoqués par la bande de délinquants du Fouquet’s, coupables entre autres de vagues de licenciements à répétition et de détresse profonde dans les cités à la dérive. Alors que l’héritière de la Vendée contre-révolutionnaire est en embuscade, prête à toutes les récupérations .Alors que la gauche fade et institutionnelle qui nous promet le changement en 2012, administre déjà sans heurts, à la satisfaction des possédants, dans la diversité de ses composantes, bien des communes, des départements et la quasi-totalité des régions. Alors oui vraiment, les Misérables, c’est une œuvre qui a des choses à nous dire aujourd’hui encore, à nous d’ouvrir un nouveau chapitre !

Notes

[1Daniel Bensaid « Fragments mécréants » Lignes 2005